La creute du daguet

Jeudi 3 avril 2014, par Grenouille // Creutes

Janvier 2013.

Sur le plateau la neige tombe et le vent est glacial ! Le long de la route, la creute apparait, sombre refuge aux parois pleines de souvenirs d’un autre siècle où les obus tombaient comme aujourd’hui tombe la neige.

C’était il y a presque cent ans, c’était hier et la pierre s’en souvient encore !!

Que le village est calme en cette fraiche journée d’hiver.

Alors que je partage un frugal repas avec mes comparses remonteurs de temps et d’histoire sous une bise polaire aux abords d’un château en ruine, je pense à mes aïeux tombés au champ d’honneur.

Plus loin que les dernières maisons la route serpente jusqu’au plateau.

Là, derrière les broussailles, dans la pénombre, le passé ressurgit !

Cette carrière aux dimensions modestes ressemble à un petit musée de la pierre. L’exploitation a été faite sur deux niveaux qui sont reliés par un pan incliné. De multiples karsts et failles zèbrent les couloirs.

Le niveau supérieur est desservi par quelques galeries principales qui se terminent en multiples ateliers d’extraction.

L’exploitation semble s’être faite à la lance et au pic. La méthode utilisée à du être celle du "gaulage" ou "gradin renversé". Les blocs du banc inférieur étaient extraits à l’aide de coins placés dans les saignées latérales. Après avoir enlevé les blocs inférieurs, ceux au ciel étaient étayés puis descendu grâce à leur poids.

Il subsiste de magnifiques saignées verticales (les tranches de rancœur dans le jargon des carriers). Parfois, un banc prêt à être débité patiente dans un atelier. Les blocs taillés attendent l’instant propice ou le carrier viendra les descendre du ciel !!

Ainsi restent en suspend plus de cent ans après nombre de blocs.

Un coin de bois flanqué de ses paumelles de métal attend aussi dans une faille le coup de masse qui viendra décrocher le bloc de calcaire. Au plafond, des dessins tracés au noir de fumée représentent des personnages et des animaux.

Quelques marques obituaires signalent la mort de carriers. Des puits étroits servant à l’aération des lieux se trouvent au fond des galeries.

A l’étage inférieur, les galeries basses serpentent sans réelle organisation. Quel minotaure allons-nous trouver dans ce dédale ?

Les champignonnistes ont utilisé les lieux pour leur activité. Des tableaux de récolte datant du milieu du XXme siècle parsèment le niveau inférieur !!

Cette carrière est riche en souvenirs de carriers. Elle l’est aussi en souvenirs de soldats !

1914, après les premières semaines et l’avancée allemande, le front s’installe. Cette carrière servit dans un premier temps de refuge aux populations civiles, puis les militaires y cantonnèrent.

Début septembre 1914, les allemands arrivent, occupent les maisons et affolent les populations, jusqu’à la retraite, quelques semaines plus tard.

Les armées françaises s’installent sur la rive sud tandis que l’ennemi se positionne sur la rive nord. Sur les hauteurs d’en face, au delà de la rivière et de la voie ferrée, l’ennemi occupe le flanc de la montagne, l’artillerie va prendre place dans les bois entourant les carrières.

Octobre 1914, le son du canon retentit : Les obus de 75, de 105 partent du plateau tandis que l’ennemi répond par des obus de 77, de 150.

Février 1915, le village à quelques centaines de mètres en contre bas, subit une pluie d’obus, le château prend feu. Ici cantonnent des compagnies en réserve : des fantassins, des territoriaux, des régiments du génie et de l’artillerie. La creute se trouve en deuxième ligne, non directement sur le front. Une partie va servir d’ambulance, les soldats vont y séjourner.

Juin 1917, des soldats (chasseurs et biffins) se révoltent et refusent de monter en première ligne.

Mai 1918, la dernière grande offensive allemande à lieu, sous un violent bombardement, faisant reculer l’armée française.

Le village est de nouveau occupé. Les bombardements s’intensifient, avec obus aux gaz toxiques.

Début aout 1918, non loin de là sur le plateau, sous les tirs de harcèlement, une creute s’effondre, tuant plus de 100 soldats.

Le 3 septembre 1918, la retraite commence. Suivront le retour des populations civiles.

Le calme et la vie pastorale a depuis repris ses habitudes.

De cette période trouble et guerrière, il reste des gravures de blasons, de noms d’équipages et de régiments, des indications d’utilisation des lieux (coiffeur).

Quelques chaussures ou ce qu’il en reste parsèment le sol, ainsi que des restes de munitions et des gourdes éventrées mangées par la rouille.

La carrière, redevenue calme et paisible semble de nouveau endormie. Après les carriers, les militaires et les agriculteurs, les seuls habitants des lieux sont des chiroptères, des renards et des furtifs explorateurs.

Le crâne d’un daguet, d’os et de bois couronné, veille au plus profond des lieux sur ce sanctuaire de mémoire.

Janvier 2013, nous refermons ce livre d’histoire et retournons au dehors sur le plateau ou la neige tombe toujours.

Non loin de là, le long de la route, un court chemin s’enfonce dans les broussailles. Une bouche de cavage sombre et étroite nous invite à entrer ... ... ... mais ça, c’est une autre histoire.

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1 Message

  • La creute du daguet 4 juin 2013 23:03, par Parozan

    Comme toujours les photos sont superbes et les inscriptions bien plus lisibles que dans les galeries. La magie des lumières joue à plein. Le texte, bien tourné pour nous mettre en appétit d’en savoir et d’en voir plus, est à l’unisson. Bravo, la grenouille ne connaît pas la trêve hivernale !

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